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26 novembre 2013 2 26 /11 /novembre /2013 17:47

Depuis septembre. Ça fait depuis septembre que j'ai envie de vous jaser de politique hondurienne (je n'aime pas vraiment ce mot, on dirait ordurienne - ok, un mot qui n'existe pas, mais vous comprenez l'idée...). Bref, je repoussais toujours le moment de vous en parler, comme si j'allais éventuellement avoir assez d'informations pour vous faire une portrait parfait. Ah perfectionnisme, quand tu nous tiens!

 

Donc là je suis sur un traversier entre Ometepe et San Jorge pour retourner à Granada, où je vis présentement (l'explication de cette nouvelle demeure vous arrivera sous peu - j'essaierai!) et j'écris sur papier ce qui sera transféré sur le blogue. Je fais ça pour ne pas être influencée par les résultats des élections qui ont eu lieu hier et que je ne connais pas.

 

Bon, on va commencer par le commencement. Ça a quand même brassé politiquement au Honduras dans les 5 dernières années. En 2005-2009, Manuel Zelaya était au pouvoir. Officiellement, les gens étaient effrayés car il voulait apparemment modifier la constitution pour que le même président puisse faire plus d'un mandat de suite, ce qui était contre la constitution (c'est un article immuable de la constitution). Officieusement, les entreprises voulaient l'avoir dans leur main et il n'embarquait pas. Peu importe la raison, il fut tassé du pouvoir lors d'un coup. Il fut transporté et exilé au Costa Rica (il a depuis pu réintégrer le pays en 2011). Certains ont manifesté au pays, alors le gouvernement de transition a proclamé l'état d'urgence et mis en place un couvre-feu strict dans certaines régions qui devait durer 72 heures mais qui en dura plus d'un mois (et selon ce qu'on m'a dit, les gens n'avaient que quelques heures par jour pour faire des achats avant de devoir retourner à la maison). La communauté internationale n'a pas reconnu le gouvernement de transition et le Honduras perdit l'appui de certaines organisations (comme la Banque mondiale et la Banque interaméricaine pour le développement) pour un certain temps, ce qui est difficile car le tiers du budget de Honduras est de l'aide étrangère. Il y eut une longue période de remous intenses au Honduras avec de nombreuses personnes assassinées et des protestations de la population réprimées. La communauté internationale a demandé la restauration de Zelaya au pouvoir, en vain.

 

Puis, heureusement, quelques mois plus tard en novembre 2009, il y eut des élections. Le parti nationaliste fut mis au pouvoir. Et ça nous mène à cette année. Au lieu de se jouer entre le parti national et le parti libéral, comme traditionnellement, ça s'est joué entre le parti national et le parti Libre (dit libré), qui fut formé récemment, en 2011, en réaction au coup d'état. La caractéristique intéressante de Libre, c'est que la femme qui le dirige, Xiomara Castro, est la femme de Manuel Zelaya, le président du parti Libéral jadis exilé. Les gens la considèrent en général comme la marionnette de son mari.

 

(Avertissement. à partir d'ici on est le lendemain, et bien que je ne sache toujours pas qui a été élu car je n'ai pas regardé, je sais maintenant que les Honduriens ne font pas trop de grabuge suite au résultat du vote. Honnêtement, pour moi ça veut dire que le parti National a sûrement été ré-élu car si Libre avait été élu, je crois qu'on crierait au meutre au Honduras. Bref, ça va peut-être modifier comment je vais écrire ce qui suit, mais j'espère pas trop.)

 

Là je crois que je vais pitcher plein d'informations un peu au hasard, car je ne sais trop comment les classer.

 

Donc selon ce que j'ai compris, le parti Libre est un parti très à gauche. Cela fait très peur à beaucoup de Honduriens à cause de ce qui s'est passé au Nicaragua, où les États-Unis ont supporté les rebelles quand le Nicaragua a fait la révolution pour changer le système politique qui était plus ou moins une dictature. Il y a donc eu une guerre d'une dizaine d'années au Nicaragua, dans les années 80. Vous ne saviez pas, hein? Moi non plus, avant de venir ici. En ce moment, le président du Nicaragua, Daniel Ortega, fait un deuxième mandat alors que c'est strictement interdit dans la constitution nicaraguaienne, qu'il désire d'ailleurs changer pour pouvoir être ré-élu tant que le peuple en décidera ainsi.

 

Bref, avec la guerre qu'il y a eu au Nicaragua, ce n'est pas si surprenant que les Honduriens aient peur de la gauche. On peut tout de même se demander si ce fut vraiment une mauvaise chose pour le Nicaragua au final. Les gens, d'après ma courte expérience des deux dernières semaines, semblent plus énergiques qu'au Honduras, où ils semblent pour la plupart dans un cycle infernal où le conservatisme garde les gens un peu amorphes et sans l'espoir que le moindre effort leur donne un peu plus de facilité dans la vie. Enfin, c'est mon jugement personnel, et il faut dire que j'ai passé le plus claire de mon temps dans une petite communauté relativement isolée.

 

Donc il y a Libre, qui argumente que trop d'argent est mis dans l'armée (ils veulent d'ailleurs dé-militariser le Honduras) et que plus d'argent devrait aller dans l'éducation au Honduras. Il y a Libre, dont les membres sont reconnus pour avoir fait une série d'actions, comme mettre le feu à des restaurants issus de chaines internationales, comme des manifestations. Il y a Libre, dont presqu'une vingtaine de candidats et d'activistes se sont fait assassiner durant la dernière année (nombre plus élevé que pour tous les autres partis réunis). Il y a Libre, parti pauvre dont les candidats devaient se financer eux-mêmes contrairement au parti national qui avait sûrement beaucoup de financement provenant des poches du gouvernement même (je serais étonnée que ce ne soit pas le cas, vu le niveau de corruption du pays).

 

Il y a le parti Libéral dont on a peu entendu parler, sinon pour se faire dire qu'ils sont présentement main dans la main avec les entreprises pour leur donner plein de passe-droit (alors que les entreprises ici ont déjà vraiment beaucoup de passe-droit - la plupart ne paient pas d'impôts par exemple).

 

Et il y a le parti Nationaliste, parti sortant, qui est très conservateur. C'est intéressant car quelqu'un m'a dit que le président sortant, était plutôt vers la gauche, alors que celui qui se présente aux élections de cette année, Juan Orlando Hernández, est très à droite (il faut se rappeler qu'un président ne peut avoir plus d'un mandat, c'est pourquoi ce n'est pas le même qui se présente). Bref le président sortant, très généreux (haha), a développé le programme de don aux femmes pauvres. Plusieurs femmes pauvres ont donc reçu des fours pour faire des tortillas destinés à la vente 8wow, tu les as sorties d'affaire là!). Aussi, les mères célibataires recevaient 10 000 lempiras (environ 500$) par année sur quatre versements, ce qui est énorme compte tenu du fait que certaines personnes faisaient environ 50$ par mois. Vous auriez dû voir le nombre de kiosques qui étaient montés pour vendre toutes sortes de gogosses à côté du local où les femmes recevaient l'argent, toutes en même temps, aux trois mois! C'est sûr qu'elles ont besoin d'un appui financier quelconque, mais en même temps rien ne semblait fait, ou peu, pour éduquer les femmes de façon à ce qu'elles n'aient pas des bébés à partir de quinze ans et pour contrer l'attraction probable qu'une maternité rémunérée a sur les jeunes femmes. Et puis à part ça, tout accomplissement fait "par le parti National", incluant faire venir des médecins d'autres pays - Cuba - pour prodiguer des opérations gratuites était étampé et publicisé parti national. Il semble y avoir un très grand flou entre ce qui appartient au gouvernement et ce qui appartient au Parti en campagne électorale.

 

Bref, ça c'était l'ancien président, mais celui qui se présentait à cette élection martelait deux choses: l'emploi et la sécurité. Et la sécurité pas de n'importe quelle manière: il voulait tout simplement augmenter le nombre de policiers sous-payés et sous-entraînés (jugement personnel basé sur mon expérience de la police hondurienne) dans les rues. Quoi de mieux pour garder les gens "normaux" les fesses serrées, pour donner un semblant de sécurité alors que derrière les portes les gens riches et croches ont assez d'argent pour corrompre le policier le mieux intentionné (ce qui est peut-être rare dans un milieu où corruption est chose courante). Bref, c'est honteux de vouloir investir dans cette nouvelle police militaire qui ne fera que mieux contrôler la dissidence alors que les besoins en termes d'éducation et de développement d'alternatives et je dirais de lueurs d'espoir sont criants au Honduras. Surtout qu'en ce moment, le gouvernement hondurien est en retard pour payer ses docteurs, ses infirmières et pour remplir d'autres obligations financières - comme payer son dû selon contrat à l'organisation où je travaillais qui était supposée recevoir un montant de fonctionnement il y a un an! 

 

C'est fou comment la peur peut avoir d'impact sur les gens, et je dirais particulièrement pour ceux qui n'ont presque rien. En même temps je les comprends. Ils se disent sûrement que leur situation est déjà à la limite de la survie, et que si elle se dégrade même un peu, ils risquent d'y passer. J'ai passé du temps avec une dame déjà vieille dont le mari avait peine à trouver des clients et avait sûrement beaucoup de mal à travailler (sa posture laissait penser qu'il faisait sûrement de l'arthrite). Ce couple avait deux filles en fin adolescence, début vingtaine, dont une avait souffert de polio et qui était donc cloîtrée sur une chaise à longueur de journée. Cette dernière avait besoin de médicaments qui ne se trouvaient qu'à Tegucigalpa (la capitale), à cinq heures de là. La dernière fois qu'elles y sont allées, elles se sont fait dire que l'hôpital était en rupture de stock. Alors cette dernière souffrait en attendant de pouvoir mettre la main sur des médicaments à nouveau. Elle me dit qu'il fallait que les choses changent. Mais elle allait quand même voter pour le Parti Nationaliste. Elle me dit qu'apparemment le parti Libre était un parti communiste et ne savait pas exactement pourquoi c'était mauvais, mais elle en avait peur.

 

Ça m'a fait tellement de peine. Je comprenais qu'elle avait peur de ce qui pouvait arriver si les choses changeaient pour le pire. Au moins, elle connaissait la situation présente et savait qu'elle pouvait à peu près survivre dans ces conditions. Mais ça m'a aussi fâchée la désinformation et l'utilisation de la peur pour gagner l'élection (ce qui n'est pas si différent de chez nous). Je ne dis pas que tout serait rose avec le Parti Libre au pouvoir, mais je me dis que la police militaire est loin d'être ce dont le Honduras a besoin. Ne vous inquiétez pas, je suis restée neutre dans mes conversations avec les gens. Je ne crois pas par exemple que les gens se sont rendu compte à quel point je désapprouvais le fait qu'une dame votait nationaliste pour ne pas perdre sa job, car son poste était en théorie un poste politique (en réalité il n'avait aucune raison de l'être, car elle ne faisait que vérifier si les cargaisons arrivant au port étaient complètes), ou qu'ils se sont rendu compte que je désapprouvais son mari qui disait haïr les traditions et la corruption du parti national, mais qui voterait tout de même pour le parti national à jamais.

 

Ah oui je dois vous citer des extraits (traduits par moi) de la loi électorale du Honduras.

Article 146: La propagande électorale doit rester dans les limites de la morale et de l'éthique.

Article 147: Est interdite la propagande anonyme et celle qui promouvoit l'abstentionnisme (à bas les anarchistes!), le non-respect de la loi ou des institutions politiques et la dignité des personnes. Cinq jours avant l'élection, aucune manifestation publique, aucune propagande politique sur matériel imprimé, audiovisuel, électronique, radipophonique, magnétique ou autre. Ceux qui se présentent peuvent utiliser les moyens de communication pour expliquer leur programme politique.

 

Oh aussi selon un article que j'ai lu, le président passé a subtilement changé les choses pour devenir dans les faits, en plus de chef d'État, chef du Congrès, de la Cour suprême de Justice et de la Fiscalité. En effet, il a destitué quatre magistrats (allant à l'encontre de la constitution hondurienne), et a destitué le Anterior Fiscal (ça sonne comme celui qui s'occupe de fiscalité) qui devait plutôt finir début 2014, après 5 années de service. Ok, il n'a pas changé la constitution pour pouvoir être ré-élu, sauf que...

 

J'ai de plus lu un autre article qui parlait un peu de l'ingérance des États-Unis dans la politique du pays. L'auteur s'appelle Edmundo Orellana. Il affirme que les narcotraffiquants sont immiscés dans la politique du Honduras et donc que le système politique et judiciaire se mettent au service du crime plutôt qu'à son combat. Selon lui, l'ambassadrice des États-Unis a fait deux publicités: une qui demande aux candidats de ne pas accepter d'argent sale pour faire leur campagne et une autre qui demande aux entreprises faisant du blanchiement de collaborer avec les autorités (bien remarquer qu'elle n'a pas directement demandé d'arrêter le blanchiement - ça bénéficie les États-Unis ce blanchiement?). Il désapprove le fait qu'elle se mêle de la politique locale comme si c'était son pays (mais bon, c'est quand même les États-Unis), mais finit en disant que son intervention est somme toutes normale, dans un pays où l'autorité est insuffisante pour lutter contre le narcotraffic.

 

Sur ce, je vais de ce pas voir qui a gagné pour faire quelques commentaires à ce propos. On m'avait prédit, des deux côtés, que ça brasserait un peu si le parti national était ré-élu vu que les partisans du Libre sont reconnus comme des faiseurs de trouble (l'équivalant des carrés rouges on va dire). Moi j'ai plutôt rencontré des gens qui parfois hésitaient à s'afficher Libre de peur de représailles, vu les meutres de candidats et activistes Libre des derniers mois.

 

Bon, comme je m'y attendais, le parti national a gagné. Quand même, à seulement 34.15% contre 28.45%, la différence est mince! Xiomara, la leader de libre, a accusé le gouvernement de fraude électorale. (Ça me fait penser que j'ai oublié de mentionner qu'il y a un an, il y a eu une genre de pré-élection où les candidats à la présidence sont choisis pour chaque partis. Ce sont les citoyens qui votent pour la personne qu'ils voudraient voir au pouvoir et comme cela il ne reste qu'un candidat par parti. Eh bien apparemment qu'au début beaucoup plus de gens votaient pour l'un ou l'autre des candidats de Libre, puis il y a eu une panne de courant d'une heure au niveau du pays, et tout à coup ce furent les candidats du parti National qui avaient le plus de votes. Bref c'est ce que quelqu'un d'ici m'a raconté, mais je n'ai pas vérifié l'information). Cet après-midi, les étudiants sont sortis dans la rue à Tegucigalpa pour contester les résultats de l'élection, donnant leur appui au part anti-corruption et au parti Libre (j'avais oublié de mentionner précédemment que nouveau fait à cette élection, le nombre de partis se présentant avait doublé pour atteindre 9 partis, montrant l'insatisfaction générale, mais divisant aussi les votes). J'ai eu le malheur le lire les commentaires sous l'article parlant de la manifestation. On peut y lire les traditionnels commentaire qu'étrangement, on retrouve chez nous aussi "maudits anarchistes, on est tannés de les entendre, ça a été voté alors fermez vos gueules, qu'on utilise la force policière et le poivre pour les tasser de là, etc). Comme quoi le monde est petit!

 

Je vous laisse sur un graffiti que j'ai vu un jour alors que je voyageais en bus et qui a fait ma journée: 

No es crisis, es el sistema

(Ce n'est pas une crise, c'est le système) 

 

:)

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